Jeux de pouvoirs à Moulinsart – partie 1

Je raffole des aventures de Tintin ! Le duo magique qu’il forme avec le capitaine Haddock est une source d’inspiration précieuse que j’utilise dans mes interventions pour éclairer des situations professionnelles.

Tintin c’est le héros ouvert, courageux, réfléchi et parfaitement à l’aise dans toutes les situations : qu’il soit devant un émir, le chef d’une lamaserie ou avec des monarques en Syldavie, il connaît tous les protocoles officiels en vigueur pour s’adresser à ses interlocuteurs. De vous à moi, Tintin a ce côté lisse, beaucoup trop parfait et qui m’énerve un peu. Ses aventures deviennent vraiment géniales quand il rencontre le capitaine Haddock.

Haddock, c’est un bloc d’émotions à l’état pur. Il danse et saute quand il est heureux, il pleure et se mouche bruyamment quand il est triste. Quand il se met en colère, c’est un festival d’insultes et de jurons tous plus jubilatoires les uns que les autres. Ajoutez à cela qu’il est courageux et téméraire, qu’il se prend le pieds dans le tapis, qu’il est alcoolique et de mauvaise foi, qu’il souffle dans les instruments tibétains « pour essayer »… Ce personnage apporte à Tintin la dimension émotionnelle et immature qu’il lui manque pour former ce tandem qui nous réjouit tant.

« Les bijoux de la Castafiore », c’est mon album préféré. Dans la série, il est complètement à part. C’est le seul album qui répond à une unité de lieu. Tout se déroule à Moulinsart. Et surtout, il ne s’y passe absolument rien. Pas d’aventure, pas de danger, aucune péripétie. Ça lui donne un charme fou ! Car à bien y observer, c’est une dissection dans les règles des relations entre les personnages. Tous les jeux de pouvoirs sont mis en évidence. Toute ressemblance avec une situation réelle serait purement fortuite 😊 De la fiction au réel, il n’y a qu’un pas que je franchis avec enthousiasme chaque fois. Je vous invite donc pour un séjour à Moulinsart sur le thème des jeux de pouvoirs.

Me direz-vous : quel rapport avec la QVT ? Imaginez-vous un instant à la place du capitaine Haddock. En théorie, il est au sommet de la pyramide dans le château dont il est propriétaire. Mais en pratique, c’est une autre histoire ! Allons observer de plus près comment les deséquilibres de pouvoirs dans les relations mettent à mal sa qualité de vie.

Bianca Castafiore ou l’art de refiler à autrui la responsabilité des problèmes qu’elle crée

Bianca Castafiore est une célèbre cantatrice d’opéra. Entre deux tournées éprouvantes, elle ressent le besoin de se réfugier dans un endroit où elle ne sera pas sous le feu des projecteurs. Elle s’invite chez le capitaine Haddock, au château de Moulinsart. Celui-ci, paniqué à l’idée de croiser ce qu’il nomme « ce cyclone ambulant », essaye d’abord de prendre la tangente.  Dans sa hâte, il trébuche sur une marche de marbre fendue et se casse la figure. Il se retrouve cloué dans un fauteuil ; son médecin lui interdit de marcher pendant 2 semaines.

Arrive la Castafiore avec sa camériste Irma et Igor Wagner, le pianiste qui l’accompagne pour qu’elle puisse exercer sa voix tous les jours. Elle se fait d’ailleurs livrer un piano à Moulinsart à cet effet. Elle a autorité absolue sur son personnel : travailler pour la Castafiore, c’est exécuter ses ordres, point barre. Ses hôtes, eux, devront s’adapter pour se conformer à chacune de ses décisions.

À peine arrivée, Bianca insiste particulièrement sur un point :

« Pas d’interviews, pas de reportages, pas de photos, rien ! Je suis ici incognito et désire le rester ».

Or, dès le lendemain, des journalistes de Paris Flash contactent le capitaine Haddock au téléphone. Il répond que la Castafiore a spécifié qu’elle ne recevrait personne durant son séjour à Moulinsart. Aussi Bianca Castafiore lui prend le combiné des mains et, ravie, accorde l’interview aux deux journalistes. Le dialogue qui suit est savoureux.

– Ah ces journalistes ! Quelle engeance ! Impossible de les éviter ! Enfin que voulez-vous c’est la rançon de la gloire. 

– Mais vous m’aviez pourtant dit : pas d’interviews, rien…

– Oui mais Paris Flash, c’est Paris Flash vous comprenez ? Ce n’est pas comme les gens de Tempo di Roma. Ces goujats m’ont un jour manqué de respect, et plus jamais je ne les recevrai.

Ladite interview fera des dommages collatéraux : la une de Paris Flash annoncera le mariage de la Castafiore et du capitaine Haddock ! Ce qui contrarie beaucoup ce dernier. Et amuse follement Bianca.

Éprouvé par les gammes du pianiste, les exercices vocaux de Bianca, les échanges houleux avec le perroquet qu’elle lui a offert « pour lui tenir compagnie », Haddock est au bord de la dépression nerveuse. Il n’a qu’une envie : se reposer dans le calme. Malheureusement pour lui, quelques jours plus tard, c’est la télévision qui appelle. Bianca Castafiore, très flattée, accepte qu’une émission soit tournée au château. Et ce, malgré les vives protestations du capitaine Haddock.

Profitant du remue-ménage ambiant pendant le tournage, un reporter de Tempo di Roma s’introduit dans le château, prend toutes les photos qu’il veut et file en douce à la faveur d’une coupure de courant. Quand Bianca découvre qu’elle est en une du magazine Tempo di Roma, elle est catastrophée : tout un reportage sur elle a été réalisé précisément par ces journalistes honnis qu’elle avait blacklistés.

Le plus juteux, c’est ce qu’elle assène au pauvre capitaine Haddock, qui n’en mène pas large. « Tout ça, tout ça c’est votre faute ! Si vous étiez un peu plus exigeant vis-à-vis des gens qui déambulent ici ! Si vous ne receviez pas n’importe qui sous votre toit, ce scandale ne se serait pas produit ! » Résumons : Bianca Castafiore tient le pouvoir dans sa relation avec le capitaine Haddock. Elle impose sa date d’arrivée, les conditions de son séjour et pose le cadre au sujet des médias qui la suivent. C’est elle qui déroge deux fois à la règle qu’elle a spécifiée, en recevant les journalistes. Elle ne tient pas compte des réserves qu’exprime le capitaine. Quand le résultat lui plaît, elle est gaie comme un pinson. Tant pis si cela affecte le capitaine Haddock. Quand le résultat lui déplaît, elle le désigne responsable de la situation et l’accable de reproches.

Mise en abyme : comment reconnaître une diva et que faire pour s’en débarrasser ?

Et maintenant, petit exercice pratique : vous est-il déjà arrivé de côtoyer une diva ? C’est une forte personnalité qui sait briller devant son public (ses N+ ?). Mais c’est aussi celle

  1. qui vous impose ses règles de travail et ses façons de faire.
  2. Qui décide unilatéralement, très vite, tout le temps sans mesurer les conséquences.
  3. Qui ne tient aucun compte de ce que vous pourriez dire, faire ou ressentir.
  4. Qui ne respecte pas le cadre qu’elle a fixé.
  5. Qui vous fait payer le prix de ses erreurs.

Pour se dépatouiller dans cette situation qui lui échappe, le capitaine Haddock essaye plusieurs stratégies :

  • la fuite, mais il n’est à l’abri nulle part et la Castafiore le retrouve toujours.
  • Le rappel des règles, mais elle passe outre.
  • La confrontation, en exprimant clairement son refus et son besoin de tranquillité, mais elle ne l’écoute pas.

Il ne lui reste plus qu’à s’adapter pour ne pas devenir complètement zinzin. Suite aux remarques de Bianca sur son style, il porte veste et cravate et se coiffe soigneusement tout le reste de l’album. Il n’aura véritablement la paix qu’avec le départ de Bianca Castafiore et de sa suite. Ce n’est qu’à ce moment qu’il reprend immédiatement son look favori avec son pull-over de marin. Détail intéressant quant à la nature de leur relation, quand Bianca Castafiore appellera à l’aide (Ciel ! Mes bijoux ! Au voleur !), Haddock ne bougera pas le petit doigt.

Conclusion : vous côtoyez une Castafiore au travail ? Force à vous !

Travailler avec une diva est éreintant. Il faut s’adapter en permanence, ce qui coûte énormément d’énergie. Par ailleurs, elle vous mène tellement la vie dure que vous ne louperez aucune opportunité d’être aux abonnés absents si l’occasion se présente. Piètre consolation. Car vous pouvez essayer tout ce que vous voulez, discuter, argumenter, être assertif, ou même agir en bon petit soldat… Ça n’aura aucun effet sur la nature de la relation.

Voilà pourquoi l’analyse des rapports de pouvoirs est si capitale ! Plutôt que de vous épuiser avec des stratagèmes voués à l’échec, cherchez plutôt comment sortir de la zone d’influence de la diva. Tant que le rapport de pouvoir est en sa faveur, la seule issue pour vous, c’est la séparation. Soit vous réussissez à la quitter avant d’être complètement rincé, soit sa hiérarchie l’appelle ailleurs – généralement pour la promouvoir. (En des cas statistiquement rarissimes ou dans vos rêves les plus fous, pour la sanctionner).

Moulinsart n’a pas fini de nous amuser, rendez-vous dans la prochaine newsletter avec les autres protagonistes de l’histoire !