Jeux de pouvoir à Moulinsart : partie 2

Les deux Dupondt ou le pouvoir de nuire

Toujours un uniforme noir ou en costume folklorique dès qu’ils se trouvent hors de Belgique – histoire de passer inaperçus – les Dupondt sont des bouffons à temps plein dans les aventures de Tintin. Ils se distinguent par leur maladresse et leur bêtise abyssale. Si tous les héros des albums de Tintin correspondaient à une facette de personnalité, Tintin serait notre côté analytique et adaptatif, Haddock nos émotions, Tournesol notre curiosité scientifique et notre puissance d’abstraction. Quant aux Dupondt, ils représentent notre côté complètement c*n. Celui que tout être humain normalement constitué se coltine toute sa vie. J’ai nommé le CCC. Parce que oui, inutile de le nier, nous avons tous et toutes un CCC que nous laissons libre de s’exprimer, de temps en temps.

Le souci du côté complètement c*n, c’est quand il peut exercer du pouvoir. En général, il ne laisse jamais passer cette opportunité ! Dans l’album, c’est un groupe de Bohémiens qui va en faire les frais. Les faits : la Castafiore se déplace toujours avec la mallette qui renferme ses somptueux bijoux. Pour elle, c’est un souci permanent. Elle n’a qu’une peur, c’est qu’ils disparaissent. Tout au long de l’album, elle ne cesse de les chercher et de les retrouver dans la foulée. Jusqu’au jour où sa plus belle émeraude disparaît pour de bon.

Le CCC au pouvoir utilise des outils éclatés au sol

Les Dupondt mènent l’enquête selon la « bonne vieille méthode » du Cluedo. Ils suspectent tout le monde et procèdent par élimination : « Si le vol a été commis au château, il n’y a que six personnes qui peuvent être suspectées […] Irma, le pianiste Wagner, Nestor, le professeur Tournesol, Tintin et vous,-même, évidemment, capitaine. »

Ça démarre fort, pas vrai ?

Ayant éliminé le capitaine – dans l’impossibilité de monter les escaliers, Tintin qui se trouvait près de lui et le pianiste qui jouait ses gammes, ils vont faire subir un interrogatoire brutal aux 3 autres personnes dans le but de les faire AVOUER. Et ils y vont à fond ! Les Dupondt malmènent les « suspects » qu’ils ont sous la main. Ce faisant, ils provoquent une crise majeure : accusé du vol, Irma, la camériste de la Castafiore, est suffoquée d’indignation et de détresse. Elle finit en pleurs. Malgré l’avertissement de Tintin qui leur conseille de changer de méthode, les Dupondt persistent. Ils interrogent Tryphon Tournesol, qui est à l’ouest en permanence et sourd comme un pot de surcroît !

Au cours de ce dernier échange, ils apprennent que des Tziganes campent à proximité.

– Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? Les voilà les coupables !

– Mais voyons, quelles preuves avez-vous ?

– Des preuves ? Nous les trouverons ! Ces gens sont tous des voleurs ! »

Et c’est parti pour la gloire.

Le CCC au pouvoir déforme le réel pour qu’il corresponde à sa vision du monde

À partir de ce moment, les Dupondt ne lâchent plus les Romanichels : leur caravane est interceptée, leurs roulottes fouillées de fond en comble. Ils sont placés sous surveillance. L’émeraude ne se trouve pas dans leurs affaires ? Qu’importe. Les Dupondt élaborent un scénario farfelu : un singe dressé a grimpé le long du mur et a volé le bijou. Et voilà ! Enquête brillamment résolue, car récupérer le bijou, « cela ne sera plus qu’un jeu d’enfant ! » !

De son côté, Tintin a de sérieux doutes. Il étudie le terrain. Il observe qu’il n’y a aucune trace d’escalade sur le mur. Et il réfléchit. C’est lui qui va résoudre le mystère : l’émeraude a été dérobée par une pie qui s’en est servi pour décorer son nid. Invités à se rendre sur les lieux, les Dupondt persistent dans leur CCC, ils ont résolu l’affaire, les Bohémiens sont coupables et trouver l’émeraude n’est qu’une question de temps. Mais le temps ne fait rien à l’affaire.

Quand l’émeraude est enfin récupérée dans le nid de la pie, la réplique des Dupondt figure au panthéon de mes phrases cultes de la BD.

C’est bien notre chance ! Pour une fois que nous tenions des coupables, il faut qu’ils s’arrangent pour être innocents !

Que les choses soient claires : le CCC est une des facettes de notre personnalité, on le porte tous en nous. Ce qui pose problème, c’est quand il prend le pouvoir et qu’il s’exprime sans complexes. C’est là qu’il est destructeur.

Comment repérer l’influence du CCC et que faire pour la contrer ?

  1. Pour traiter un problème inédit, le CCC applique des méthodes complètement inadaptées qui ont fait leurs preuves au pays des théories fumeuses. Comment savoir si le CCC est au pouvoir ? Même devant l’évidence de son inefficacité, la méthode continue d’être appliquée.
  2. Encore plus pernicieux : pour afficher du vert là où des indicateurs sont rouges, le CCC s’arrange pour faire coller la réalité à son récit. Résultat : beaucoup d’énergie dépensée pour transformer un délire d’incompétence en raisonnement construit.

La stratégie la plus pertinente pour changer de mode de fonctionnement, c’est celle de Tintin. Il ne saute jamais aux conclusions. Il observe, il se pose des questions, il mobilise son intuition et il vérifie systématiquement toutes les hypothèses (même celles émises par le CCC). Et pour ce faire, il prend du temps.

Le temps, cette ressource clé qui pourtant fait défaut dans quantité d’organisations. Celles où on confond vitesse et précipitation. Celles où le fait de réfléchir à la meilleure option en fonction du contexte, des ressources à mobiliser et des conséquences d’une décision vous classe illico dans la catégorie feignasse ou mou du genou qui n’a pas l’ADN compatible avec les exigences de son poste, du monde VUCA, du quick win et toutes les débilités du genre. La question du temps et de son utilisation me paraît fondamentale. Surtout en cette période de fascination pour les avantages promis par les fabuleux progrès technologiques (coucou l’IA). Parmi ces avantages, celui qui est le plus mis en avant dans le domaine professionnel est la génération de gains de temps.

Conclusion : patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ni que CCC

J’ai commencé à travailler à la fin du siècle dernier. J’ai vu le travail se transformer profondément avec les avancées technologiques des moyens de communication facilitant la circulation d’informations. Tout ce temps gagné grâce aux améliorations technologiques a été utilisé pour augmenter le volume de tâches à effectuer. Pas pour prendre du recul. Pas pour réfléchir. Pour remplir l’espace libre avec du taf en plus.

C’est ce que j’appelle gagner du temps pour gagner du temps. Cette confusion entre la fin et les moyens est délétère. Parce que la fascination pour la rapidité et les gains de temps a tôt fait de se transformer en fascination pour l’outil. Partir du postulat que parce que l’outil est moderne et performant il faut l’utiliser quelles que soient les situations, c’est agir comme un Dupondt. Dans cette veine, la pression de l’urgence et de l’action pour l’action se révèle un levier puissant pour mettre le CCC aux manettes. Vous savez, quand l’action-réaction s’impose systématiquement au détriment de la réflexion.

Nous l’avons vu, le problème n’est pas que le CCC existe. Le problème vient de ce qu’il puisse prendre le pouvoir. Vous voulez avoir une idée de ce que ça fait ? Mettez-vous une minute à la place des Tziganes de l’album : le CCC au pouvoir jette l’opprobre sur eux. Il les limite dans tous les aspects positifs de leur mode de vie. Alors que celui-ci est nomade par essence, ils perdent la liberté de mouvement qui leur est si chère.

Supposons que vous occupiez un poste à responsabilités. Vous avez beaucoup à faire, certes, mais vous avez des occasions de prendre de la hauteur et de participer à des réflexions stratégiques. Lorsque le CCC prend le pouvoir,  soyez assuré qu’il mettra un coup d’arrêt à cette liberté de mouvement qui faisait l’essence de votre job. Ce qui vous restera, c’est la charge de travail. En plus, tout ce que vous pouvez dire ou faire sera transformé en récit à charge utilisé contre vous.

Je me demande si la solution pour contrarier l’expression du CCC et sa contribution majeure dans la dégradation de la qualité de vie au travail ne se résumerait pas à ces trois mots : donner du temps ?

Si vous vous intéressez autant que moi au champ d’observation de la c*nnerie et de ses ravages dans le monde professionnel, je vous recommande le prochain épisode.

Haha, le teaser de ouf 😁😬.