Jeux de pouvoirs à Moulinsart épisode 4 : de la place du pouvoir dans la qualité de vie au travail

J’ai beau tourner le problème dans tous les sens, j’en reviens toujours à cette constatation : le facteur le plus important de votre qualité de vie au travail, c’est d’abord le degré de pouvoir dont vous bénéficiez dans votre rôle professionnel. Le pouvoir vous permet de faire du travail de qualité. Ce qui a des effets positifs sur d’autres facteurs de votre QVT : le sentiment d’accomplissement, l’estime de soi, l’impression d’être utile, les signes de reconnaissance, la bonne coopération et les bonnes relations avec vos collègues etc. Si je prends la démonstration à rebours, lorsque vous manquez du pouvoir nécessaire pour mener vos tâches à bien, vous vous retrouvez immanquablement dans une situation de qualité empêchée. Pour les neuroscientifiques de l’Approche neurocognitiviste et comportementale du travail, la décorrélation entre les tâches à effectuer et le pouvoir nécessaire pour les mener à bien est le premier facteur de stress chronique, celui qui mène tout droit au burnout.

Pour illustrer mon propos, je vous propose, dans ce dernier épisode des jeux de pouvoirs à Moulinsart, de décrypter la situation du capitaine Haddock en lui proposant un outil management pour l’aider. Un outil que j’apprécie par ailleurs. Il est simple à appréhender et donc mobilisable rapidement. Son objectif : aider les managers à prioriser leurs tâches et à améliorer leur productivité.  

Outil management : la matrice d’Eisenhower

Mais mille sabords, de quoi est-il question ? Qu’est-ce donc que cette matrice ? Si vous tapez « matrice d’Eisenhower » dans votre moteur de recherches favori, vous verrez, ébloui, des mots remplis de promesses managériales : gestion du temps, priorisation, efficacité, productivité etc. Pour le manager, il s’agit de faire la liste de toutes les tâches qui lui incombent et de les ventiler dans une des quatre cases de la matrice. Il n’y a que deux entrées : important et urgent.

Grâce à la matrice, vous pouvez rapidement distinguer la tâche essentielle de celle qui ne l’est pas, et agir en conséquence là où c’est le plus pertinent.

  1. Ce qui n’est ni urgent, ni important peut être évacué de votre liste des tâches.
  2. Vous pouvez déléguer les tâches urgentes mais peu importantes.
  3. Pour le reste, la matrice vous aide à établir un ordre de priorité opérationnelle pour gagner du temps et de l’efficacité.

À présent, voyons comment Haddock va utiliser cet outil, car sa situation se dégrade face à un problème de taille.

Le problème omniprésent au château de Moulinsart

Tout au long de l’histoire des bijoux de la Castafiore, il y a un problème récurrent et persistant, une tâche à la fois urgente et importante : dans le top de la matrice d’Eisenhower ! Ce problème qui impacte tout le monde, tout le temps, c’est la quatrième marche de l’escalier qui relie tous les étages entre eux. Un gros morceau de marbre s’en est détaché.

Cette marche cassée de Moulinsart n’est pas seulement inesthétique, elle est dangereuse : dès que quelqu’un emprunte l’escalier, il court le risque de trébucher dessus et de se casser la figure. Le premier à en faire les frais, c’est le professeur Tournesol, à la page 5. Me direz-vous, oui, mais c’est Tournesol ! Il est constamment distrait !

C’est le moment de faire un aparté sur les escaliers. Quand vous montez ou descendez des escaliers, vous ne regardez pas vos pieds. Le mouvement que vous faites relève de l’automatisme, tous les kinés vous le diront. Aussi, dans un escalier, toutes les marches ont la même hauteur. (C’est pour cette raison que les architectes du type Numérobis dans l’excellent « Astérix et Cléopâtre » n’ont plus le droit d’exercer depuis l’Antiquité, mais je m’égare).

Dès la page 6, c’est au tour de Nestor : il se dépêche d’aller préparer la valise du capitaine Haddock qui veut fuir Moulinsart avant l’arrivée de la Castafiore. Et boum ! Il tombe ! En se précipitant pour terminer ladite valise, c’est le capitaine qui tombe de l’escalier en page 7. Cette chute va lui coûter sa mobilité et le contraindre à rester assis le temps que sa cheville guérisse.

Quand Nestor conduit Bianca Castafiore et sa suite à leurs chambres, il attire leur attention sur la marche cassée. Ce qui ne l’empêche pas de se la prendre à la page 11 lorsqu’il se dirige vers la porte d’entrée et à la page 12 en remontant dans les chambres. La série noire ne s’arrête pas là : en page 35, c’est Irma qui trébuche. En page 41, Bianca manque de marcher sur la marche maudite. Igor Wagner se prend la marche en page 43. Puis c’est au tour de Tintin, en page 44.

Devant la nécessité et l’urgence de faire réparer la marche, comment vont s’y prendre les protagonistes ?

Les tentatives de solution

Tout au long de l’album, le capitaine Haddock essaye de résoudre le problème, avec la seule solution à sa disposition : faire venir le marbrier, M. Boullu. Haddock n’a pas trente-six possibilités : il faut téléphoner à M. Boullu pour qu’il vienne réparer la marche. On comprend très vite la teneur du petit jeu relationnel Haddock-Boullu qui va se mettre en place avec ce dialogue entre le capitaine et son majordome, Nestor.

– Cette satanée marche ! Toujours pas réparée ! Quand donc viendra ce marbrier de malheur ?

– Je lui ai téléphoné à plusieurs reprises, monsieur. Chaque fois, il promet de venir, mais…

– Bon ! Je vais vous montrer, moi, comment il faut s’y prendre !

– […]

– Allo ? C’est monsieur Boullu ?

Oui… Ah ! oui monsieur… Oui j’ai été surchargé de travail et… Oui, c’est très ennuyeux… Comment ? Ah oui, et très dangereux ! […] Eh bien j’irai chez vous… euh… demain. Oui, demain, à la première heure… Vous pouvez compter sur moi…

– Voilà comment on obtient un résultat, mon ami… Un peu de fermeté que diable ! Il sera ici demain matin, vous l’avez entendu ?
– Dieu vous entende lui aussi, monsieur !

Tous les appels qui suivront seront du même tonneau. Haddock peut bien essayer tous les tons : la fermeté, la menace, la supplication. Rien n’y fait. C’est M. Boullu qui décide. Il a la main sur la relation, et il la garde.

M. Boullu ou l’expression du pouvoir absolu

Dans l’album, M. Boullu est le seul personnage qui est constamment en position de force. Il adopte un schéma précis avec tous ceux qui le contactent. D’abord, il écoute son interlocuteur qui lui décrit sa situation. Il lance ensuite une excuse éclatée au sol, du type surcharge de travail, grippe ou pierre tombale à terminer d’urgence. Puis il s’engage à venir le lendemain matin. Il y a même une fois où il laisse son épouse prendre l’appel pendant qu’il lit tranquillement le journal. Au fur et à mesure de l’album, il promet sa venue non pas pour le lendemain, mais pour le « début de la semaine prochaine ! ».

M. Boullu n’apparaît que très peu ; il est pourtant omniprésent dans la BD. Chaque page nous rappelle qu’il est le seul capable de résoudre le problème de la marche cassée dont tout le monde pâtit. Quand le capitaine, ulcéré, évoque le fait d’appeler un autre marbrier, il ne passe jamais à l’action. Sans doute M. Boullu est-il le seul disponible. En outre, il n’a pas l’air d’être dans l’urgence financière. Résultat : M. Boullu répond ce qu’il veut bien répondre. Il n’est jamais gêné par le fait de ne pas respecter ses engagements. Comment pourrait-il en être autrement alors qu’il est le seul à pouvoir réparer une marche cassée ? C’est lui le maître du temps et il décide seul de ses priorités. Dans l’album, il vient réparer la marche après avoir bien laissé pourrir la situation. Dans la matrice d’Eisenhower de M. Boullu, la réparation de la marche n’est ni urgente, ni importante.

Il y a un moment croustillant dans l’album : c’est lorsque Séraphin Lampion, devant la position malheureuse du capitaine Haddock, lui donne ce conseil : « Et toi, vieille noix, si j’étais à ta place, je ferais réparer cette marche au plus vite. »

Conclusion : du pouvoir dans l’utilisation efficace des outils de management

Sur votre lieu de travail comme au château de Moulinsart, je ne saurais trop vous recommander de prendre du recul pour analyser votre situation professionnelle sous l’angle du pouvoir. Particulièrement si vous exercez un poste à responsabilités. Imaginez-vous essuyer un reproche de Séraphin Lampion votre hiérarchie concernant une tâche, certes dans votre périmètre mais sur laquelle vous n’avez aucune espèce d’influence !On est d’accord, il y a des baffes qui se perdent. Mais comme vous ne pouvez décemment distribuer les bourre-pifs sur votre lieu de travail, c’est votre santé mentale qui va prendre cher.

Au travail, et particulièrement si vous êtes manager, les possibilités qui s’offrent à vous pour faire évoluer une situation dépendent avant tout de votre marge de manœuvre réelle. Prenez un outil simple et efficace, comme la matrice d’Eisenhower. Elle a été conçue par Dwight Eisenhower.  Après une carrière militaire qu’il a terminée comme chef d’état-major, il est devenu le 34ème président des États-Unis. On peut raisonnablement affirmer qu’il avait un degré de pouvoir important 😉. Tu m’étonnes que sa matrice, c’était de la balle !

Pour que la matrice d’Eisenhower, ou du reste n’importe quel autre outil d’aide au management, soit pertinente, il faut faire rentrer votre degré de pouvoir dans l’équation.

  • Si votre N+1 est de type diva qui vous dicte le degré d’urgence ou d’importance de vos tâches selon sa fantaisie,
  • Si le CCC empiète en permanence sur le temps dont vous avez besoin pour réfléchir,
  • Si vous êtes mis sous pression par ceux qui ne respectent pas vos limites.
  • Si avancer sur une tâche prioritaire ne dépend pas de vous mais d’un tiers en position de pouvoir, qui fait ce qu’il veut quand il veut

Alors, votre santé mentale est à risques. Vous pouvez être sûr.e qu’un outil, aussi génial soit-il, ne vous servira à rien. Pire, les outils management appris en formation pourraient bien vous rajouter un peu plus de pression. Comme ça fonctionnera mal ou pas du tout, la seule chose que vous en tirerez, ce sera de la frustration, de la culpabilité et sans doute des reproches de votre hiérarchie. Plutôt que d’en arriver là, je vous invite chaleureusement à lire ou à relire les albums de Tintin du génial Hergé. Plus particulièrement Les bijoux de la Castafiore. Si cette série a fait écho avec ce qui gratte dans votre travail, pourquoi pas me contacter ? Vous pouvez compter sur moi pour que nos échanges soient à la fois pertinents et rigolos – selon la matrice de Cécile Schauer !😉